A l’occasion de son exposition de photographies à la galerie REZO Art, visible durant tout l’été à La Baule, nous avons demandé à son auteur, JACQUES DOLIVET, une interview exclusive, afin de mieux connaître son travail et sa démarche artistique.

Jacques Dolivet, qui êtes-vous ?

Je suis photographe.
Mon premier vrai contact avec la photographie remonte à la fin de mon adolescence, alors que j’avais environ 17 ans. Je n’ai jamais cessé de faire des photos depuis…
Totalement autodidacte, j’ai tout appris en feuilletant, en lisant, en observant, en « épluchant » tout ce que je pouvais trouver en rapport avec cette activité que je trouvais magique et qui me fascinait.

Après de nombreuses expositions, et quelques publications, j’ai créé un site internet sur lequel je montre mon travail photographique.
Dans le cadre de mon activité d’auteur photographe, je présente des expositions pour lesquelles je réalise des tirages d’art numérotés et signés, et en séries limitées.

Pourriez-vous résumer en quelques mots ce qu’est pour vous la photographie ?

Houlala !!! Quelle question ! En quelques mots ? Non, c’est impossible. C’est un sujet tellement vaste, et tellement complexe…
Comment résumer une passion quasi viscérale, quelque chose qui vous prend un jour, et ne vous lâche plus jamais ? Quelque chose qui vous anime, qui vous fait dire en vous levant le matin : que va-t-il se passer aujourd’hui, aurai-je la chance ou l’opportunité de faire des découvertes intéressantes, peut-être une nouvelle image, plus forte que toutes les autres que j’ai pu faire jusqu’ici, capable de m’émouvoir et, mieux encore, capable d’émouvoir celles et ceux à qui je vais la montrer ?

Alors, dans ce cas, pourriez-vous plutôt nous dire quel genre de photographies vous aimez et pourquoi ?

Je suis un « boulimique » d’images. J’en regarde énormément, en permanence, dans les livres, les magazines, sur internet, et surtout je vais voir beaucoup d’expositions. J’aime des photographies dans des domaines et des styles très variés et quelquefois totalement différentes : je peux m’extasier devant un tout petit tirage N&B argentique mal fixé et aux coins écornés, mais je peux aussi apprécier une installation moderne réalisée en couleur, en numérique et en très grand format, m’arrêter sur un instantané de rue ou sur une scène posée, très académique, une composition complexe ou au contraire très dépouillée…

Mais alors, vous faites des photographies dans tous ces genres très différents, ou vous avez certaines préférences ?

Ah décidément, vous êtes très curieux !

Pour tout vous dire, je suis souvent assez ennuyé lorsqu’on me demande de dire ce que je fais comme photographies : est-ce que je fais du paysage, du portrait, du reportage ? Et ma réponse est souvent : « Alors, oui, en quelque sorte… Mais non, pas tout à fait ! »

Car en fait, ce qui compte vraiment pour moi, c’est de faire ressentir une émotion, ou de faire en sorte de laisser percevoir mon état d’esprit au moment où j’ai fait la photo, ou de créer des images susceptibles d’emmener l’observateur vers une histoire qu’il va se raconter…
Évidemment, cela ne « rentre » dans aucune des catégories classiques. Mon travail peut donc se présenter sous la forme de photographies de paysages, de portraits, ou d’instantanés, mais ils ne sont alors que les supports de ce que je veux vraiment représenter…

Alors, pour essayer de résumer, j’aime donc faire des images en apparence toutes simples et naturelles, presque ordinaires, mais si possible un peu énigmatiques, avec une petite touche d’étrange ou de « bancale », et juste ce qu’il faut de poésie…
Ce sont souvent des images qu’il faut prendre le temps de découvrir, de « lire »… Il faut les examiner pour y trouver ce qui en fait l’intérêt.

J’aime aussi créer des images qui peuvent être allégoriques ou métaphoriques éventuellement et j’ai, dans ce cas, une démarche de recherche artistique qu’on pourrait qualifier de plasticienne avec, soit la recherche d’éléments incongrus pour tenter de transcender l’ordinaire, soit une intervention directe très personnelle sur l’environnement : du land-art en quelque sorte.

J’apprécie également de mêler les techniques argentiques et numériques, et je m’amuse à brouiller les pistes, les repères de lieu et de temps. Je peux faire des photographies à seulement quelques kilomètres de chez moi, et donner l’impression que ces images ont été faites dans un lieu improbable à l’autre bout du monde, ou à l’ère des pionniers de la photographie…

Ah, enfin ! Nous allons pouvoir parler de la technique. C’est important pour vous la technique ?

Alors, comment vous dire ?
Si vous espérez que je vais vous confirmer qu’il faut absolument posséder un appareil photo très impressionnant et très cher, et qu’il faut être un technicien hautement qualifié pour réussir ses photos, ou au contraire que la seule « vraie » photographie se doit d’être argentique, je pense que je vais vous décevoir…

Les années passant, j’attache de moins en moins d’importance à l’aspect technique de la photographie. Je crois que la recherche d’une certaine perfection technique dessert la créativité, la spontanéité, le naturel, alors que ces éléments-là sont justement cruciaux dans la réussite d’une image.
J’ai même tendance à penser que l’intérêt d’une image peut être inversement proportionnel à la quantité de pixels ou à la définition du matériel qui a servi à la produire. Mais attention, je ne dis pas que c’est toujours vrai…
Je reconnais avoir beaucoup de plaisir à photographier avec un appareil que j’aime, que je trouve beau, ou qui me fascine par sa réputation d’appareil légendaire, ou parce qu’il est en métal et pas en plastique…
Mais je pense sincèrement, et j’en suis même persuadé, qu’on peut faire de bonnes photos avec n’importe quel outil, que ce soit l’un des tout derniers boîtiers numériques gonflé de pixels, une chambre 4×5 inches, un Hasselblad de 1960, un Lomo, un Polaroïd, ou un smartphone. Parce que l’important, c’est l’œil du photographe et son intention : ce qu’il veut montrer. Si l’outil est perfectionné, il permet juste d’obtenir le résultat plus facilement, plus vite ou plus confortablement. Si l’outil est limité, il faut faire davantage preuve de patience et de ténacité lorsqu’on l’utilise. C’est la seule différence.
Il faut seulement avoir bien conscience que l’influence du matériel que l’on va utiliser va avoir des conséquences sur les images que l’on va obtenir : on ne fait pas les mêmes images avec une chambre grand format ou avec un Lomo, pour des raisons évidentes de contraintes ou de souplesse d’utilisation, et d’autre part, les qualités techniques ou les défauts optiques de la chambre ou du Lomo auront des répercussions flagrantes sur l’aspect final du résultat, ce qui peut constituer un véritable choix esthétique.
L’un n’est pas forcément meilleur ou moins bon que l’autre : c’est seulement une manière différente de s’exprimer.
Pour ce qui concerne le traitement des images, la post-production : comme tous les photographes j’utilise les logiciels incontournables. Mais je n’ai jamais été un maniaque du record du nombre de calques ou de la fonction « géniale » qui va transformer en « œuvre majeure » une photo qu’on vient de faire « à la va-vite », sans réfléchir… Ces outils sont évidemment formidables mais, là encore, si l’idée n’est pas intéressante, ou si le timing n’est pas bon, ou si le sujet a été déjà vu et revu et qu’on n’a pas été capable de le renouveler, ou si le cadrage est raté, le logiciel le plus onéreux du monde et le plus fourni en options, filtres et effets, ne pourra rien sauver… C’est comme ça ! Et tant mieux !
Je me contente donc d’utiliser ces outils de la manière la plus simple et efficace qu’il m’est possible, et je traite mes images exactement comme je l’aurais fait sous l’agrandisseur au labo argentique.

Je tente quand même une autre question technique, puisque vous parlez de traitement des images et de labo. Vous photographiez la plupart du temps encore en N&B. Pourquoi ?

Pour l’abstraction, l’ambiance, les nuances, parce que j’aime le N&B, et parce que je le fais sans même me poser cette question.
Je me suis formé à l’époque de la photographie argentique et j’assurais toute la chaîne de production de mes images, de la prise de vue à l’encadrement, en passant bien-sûr par le développement de mes films et le tirage de mes épreuves. C’était un travail passionnant mais que je ne pouvais réaliser qu’en N&B, pour des raisons techniques et de moyens financiers, car les procédés en couleurs étaient hors de portée de mon budget. Mais j’adore le N&B, et je n’ai aucun regret. Mon regard s’est ainsi forgé avec le N&B et je continue donc tout naturellement à « voir » en monochrome, et avec grand plaisir.
Cela ne m’empêche pas de faire aussi des photographies en couleurs, car certaines images ne peuvent se concevoir que de cette manière.

J’ai remarqué que, dans certaines de vos images, on ressent comme une présence, même lorsque vous avez photographié un paysage, une scène ou un décor vide. Est-ce volontaire, et est-ce que vous percevez également vos images comme cela ?

C’est vrai ? Je suis content que vous l’ayez remarqué !
En effet, on me l’a déjà dit. Cela me semble normal, puisque, comme je vous l’ai expliqué, ce que je cherche à transmettre avec mes images, ce sont des émotions, des ressentis, des histoires à se raconter… Or, ces choses-là qui sont de l’ordre de la nature humaine, peuvent s’exprimer bien évidemment par la présence de personnages dans la composition de la photographie, mais pas seulement : elles peuvent aussi être suggérées par de simples traces de l’activité humaine ou de simples indices. J’ai souvent tendance à préférer la suggestion à la démonstration…

Pouvez-vous choisir une de vos photographies, et nous raconter son histoire ?

Avec plaisir. Ça sera d’ailleurs peut-être davantage l’histoire d’une rencontre que celle d’une image…

Saint-Nazaire, le 3 février 2019. Nous sommes en déambulation matinale, avec mon ami l’excellent photographe Jean Jack Moulin… Il ne fait pas bien chaud ce jour-là, mais le soleil se découvre enfin et resplendit. Jean Jack cherche des vues urbaines, des scènes vides de toute présence humaine, alors que, de mon côté, j’espère trouver des passants pour faire des instantanés de rue. Nous sommes en « maraude », avec notre appareil à la main, et nous marquons un petit temps d’arrêt :

Jean Jack > « Et maintenant, où allons-nous ? »
Moi > « On est tout près de la plage : si on allait se réchauffer un peu au soleil ? On trouvera peut-être quelque chose d’intéressant. »

À l’instant où nous traversons la rue, j’aperçois une silhouette féminine : une dame d’un certain âge est en train de jouer sur les installations de plage pour les enfants. Elle est entièrement habillée de blanc, toute emmitouflée dans sa parka, avec sa capuche, son écharpe (blanche également), et des lunettes de soleil qui cachent ses yeux, et on ne voit que son nez et sa bouche : elle est en pleine action sur la balançoire…

Moi (en souriant) > « Regarde Jean Jack, il y a une cosmonaute sur les jeux de plage ! »
Jean Jack (qui comprend tout de suite que je veux essayer de faire une photo) > « Oh, c’est pas vrai, c’est trop beau, allons voir ça ! »

Nous sommes seuls au bord de la mer à cette heure là. La dame nous a entendu et a vu nos sourires. Elle s’approche de nous avec un air ravi, et engage la conversation :

La dame > « Elle est pas belle la vie ? Avec un si beau soleil ! »
Jean Jack et moi > « Oh si Madame, vous avez raison, et on fait bien d’en profiter, n’est-ce-pas !?! »
La dame > « Ah, messieurs, vous ne croyez pas si bien dire : il y a seulement trois semaines, j’étais à l’hôpital entre la vie et la mort, alors vous voyez aujourd’hui je joue comme une gosse, j’en profite à fond. C’est une belle journée qui s’annonce ! »

Nous échangeons encore quelques mots de manière amicale et sur le ton de la plaisanterie, puis la dame s’éloigne : elle escalade le merlon de sable qui protège la plage contre les fortes marées. La scène est intéressante, mais j’ai un objectif à grand angle (35mm.) et je suis trop loin. Je descends vite sur la plage et je cours vers elle, car j’espère qu’il va se passer quelque chose. La dame se tourne alors vers le soleil et lève les bras vers le ciel. Alors là, la scène devient magique ! J’ai juste le temps de déclencher trois fois : je suis en mise au point manuelle et je dois faire vite. Je vérifie : ouf, c’est dans la boîte, et le meilleur cadrage est parfaitement net.

Comment oublier une telle prise de vue, et surtout un tel personnage ?
Merci Madame la cosmonaute…

Pour finir, pourquoi faites-vous de la photographie ?

Parce que la photographie est le moyen que je préfère pour m’exprimer, une façon de montrer et de partager ce que je ressens : ce que je trouve beau, ce qui me surprend, ce qui m’attriste, ce qui m’amuse
La photographie est aussi un moyen d’établir une connexion avec le monde et avec les êtres qui nous entourent.
C’est une activité pleine de surprises, mais aussi de questions. Chaque nouvelle image est un peu un défi : comment faire passer ce que je souhaite dire, et est-ce que je vais y parvenir ?

Un mot pour conclure ?

Dernièrement, lors d’une exposition de mon travail, une visiteuse observait attentivement des petits tirages que j’avais présentés sur une table : une petite série très intimiste sur le thème de l’absence.
Elle prenait tout son temps et, sans détacher son regard de mes images, elle m’écoutait pendant que je lui expliquais les circonstances dans lesquelles j’avais fait ces photographies.
Lorsqu’elle a relevé la tête, j’ai vu qu’elle avait les yeux humides…

C’est peut-être surtout pour vivre des instants comme celui-là que je fais des photographies.

Merci Jacques Dolivet.

Jacques Dolivet expose à la galerie REZO F  « Hors Saison #1 », 15 photographies en couleurs, du 17 juin au 30 août 2019, entrée libre.

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